Le pouvoir de l’intuition
Il arrive, certains après-midi, que le travail se ferme.
Tout a pourtant été disposé pour avancer. Les tâches sont inscrites dans le carnet, le téléphone retourné contre la table, les documents ouverts dans le bon ordre. Pendant plusieurs heures, les phrases sont venues sans résistance. Puis l’une d’elles s’est arrêtée, et toutes les autres derrière elle.
On la reprend. On déplace un mot. On en retranche deux. Rien n’y fait.
Pendant ce temps, l’ombre du montant de la fenêtre traverse lentement le bureau. Elle recouvre le carnet, atteint le verre d’eau, puis vient toucher le clavier. C’est alors seulement qu’on s’aperçoit que la lumière a changé.
À l’autre bout de la pièce, un livre attend sur une étagère. Sa couverture grise se distingue à peine entre deux volumes plus hauts. On l’a posé là plusieurs semaines auparavant avec l’intention de le lire, mais son heure n’était jamais venue. Depuis le matin, pourtant, le regard y retourne.
Il serait raisonnable de poursuivre le travail. Le livre n’a aucun rapport avec ce qu’il reste à faire.
On insiste donc encore un peu.
Il existe des envies impatientes qui éparpillent l’attention. Elles passent d’un objet à l’autre, promettent un soulagement immédiat et laissent après elles plus de bruit qu’elles n’en ont trouvé. L’appel de ce livre n’a pas cette fébrilité. Il ne presse pas. Il demeure simplement dans la pièce, avec le calme d’une chose qui peut attendre.
Enfin, on se lève.
Le volume est plus lourd qu’il n’en avait l’air. Une poussière fine s’est déposée sur sa tranche supérieure. On l’essuie du pouce avant de s’asseoir près de la fenêtre, à l’endroit où le parquet conserve encore un peu de soleil.
Les premières pages ne livrent rien. Une histoire commence, des noms apparaissent, un paysage se forme lentement. Dehors, une portière claque dans la rue ; puis le silence revient, accompagné du bourdonnement lointain d’une tondeuse.
Quelques pages plus loin, une phrase retient la lecture.
Elle n’apporte aucune réponse. Elle ne parle ni du travail abandonné sur la table ni de la difficulté rencontrée. Pourtant, autour de la question qui paraissait jusque-là si étroite, elle ouvre un peu d’espace.
On la relit.
Il n’est pas encore possible de dire ce qui vient de se produire. Il n’y a rien à conclure, rien même qu’on puisse utiliser. La phrase reste seulement présente, comme restent parfois en nous le visage d’un inconnu aperçu dans un train, une parole entendue à la table voisine ou la lumière d’un soir sur un mur que nous ne reverrons jamais.
Le livre est refermé. Sur le bureau, la page attend toujours.
Le travail ne reprend pas aussitôt. Il faut retrouver les documents, relire les dernières lignes, se souvenir de l’endroit où la pensée s’était interrompue. La difficulté n’a pas disparu. Mais elle n’occupe plus tout l’horizon. Quelque chose, sans l’avoir résolue, en a changé les contours.
Les jours suivants, la phrase du livre revient. Elle se rapproche d’une conversation ancienne, puis d’une idée notée autrefois et laissée sans suite. Aucun de ces éléments ne semblait appartenir au même ensemble. Ils étaient entrés séparément dans la mémoire, à des heures où rien n’annonçait l’usage qui pourrait un jour en être fait.
Nous appelons peut-être intuition cette attention qui reconnaît une importance avant de pouvoir en donner la raison.
Elle ne connaît pas la destination. Elle ne garantit rien. Elle perçoit seulement, parmi tout ce qui nous sollicite, certaines présences auxquelles notre pensée n’a pas encore trouvé de place. Ce n’est qu’avec le temps que leurs liens deviennent visibles.
La discipline nous est nécessaire. Elle donne aux projets une forme, protège le travail des caprices et nous permet de poursuivre lorsque l’enthousiasme s’éloigne. Mais elle ne peut prévoir tout ce qui viendra nourrir ce travail. La vie ne nous présente pas ses matériaux dans l’ordre où nous en aurons besoin. Elle les dépose au hasard des livres, des lieux et des rencontres, souvent bien avant que nous sachions les reconnaître.
C’est pourquoi certains détours nous dispersent tandis que d’autres nous rassemblent.
La différence n’apparaît pas toujours sur le moment. Elle se révèle parfois dans le silence qui suit : l’esprit est moins pressé, le regard plus disponible. Rien n’a été décidé, mais quelque chose s’est remis à circuler.
Le soir venu, le livre est resté ouvert sur le parquet.
À quelques pas de là, sur l’écran, une phrase nouvelle a enfin trouvé sa place. Elle ne reprend aucun des mots qui viennent d’être lus. Elle ne leur ressemble même pas.
Entre le livre et cette phrase, rien n’indique le passage.
Il a pourtant eu lieu.